Féminisme Pop Culture

50 nuances de phallocratie

Avant que l’engouement du dernier volet de 50 nuances de Grey ne retombe, je voulais te partager mes pensées autour de ce film. Déjà, je ne résiste pas à te partager le pourquoi du comment je me suis retrouvée avec ma colocataire dans cette salle de cinéma. Parce que, soyons clairs toi et moi, jamais je n’ai voulu regarder cette dernière adaptation, encore moins au cinéma. Je n’aime pas cette saga, et je n’ai aucun plaisir à critiquer gratuitement la franchise, la réalisation, l’histoire, etc. Donc si tu veux un retour acerbe sur le film, désolée, ça ne sera pas ici. Je peux très bien comprendre pourquoi des gens aiment les livres et les films, comme je peux imaginer des gens pourtant très bien ne pas aimer Harry Potter.

Mais je m’égare ! Le programme initial était de faire une carte UGC illimitée et de voir The Greatest showman. Pour plein de raisons – arrivées limite pour le début, un client avant nous pour faire une carte et une procédure beauuuuucoup plus longue que ce qu’on imaginait – on a loupé le début de la séance. Deux solutions s’offraient à nous : repartir ou voir un autre film. Or, une séance commençait dans moins de dix minutes. JACKPOT ! me suis-je écriée, ça nous coûte rien, autant y aller.

Bon. J’avoue, on est loiiiiin de la meilleure idée du monde.

Tu l’as deviné, c’était une séance pour voir 50 nuances plus claires. Et je veux t’en parler parce que je me suis rendue compte que ce film me dérangeait. Alors non, pas parce que le sexe y est omniprésent. Au contraire, je trouve ça plutôt chouette de pouvoir trouver un film “grand public” qui n’en fait pas quelque chose de honteux. Encore plus pour une pratique sexuelle longtemps vue comme déviante. Même si, bien sûr, il y aurait plein de choses à dire ou à redire sur le classement de leur sexualité comme BDSM.
Ce qui me dérange par contre, c’est le rabaissement constant de l’héroïne par son copain, non pas parce que c’est un con, mais parce qu’Anastasia, de son prénom, est une femme.

AU TRAVAIL

Le début du film commence par le mariage des deux personnages. Après leur retour de lune de miel forcé parce que quelqu’un leur veut du mal (ce qui est l’intégralité du scénario), chacun se remet à travailler. Dans les toutes premières scènes, Anastasia décroche le téléphone pour répondre à un de ses clients et décroche en se présentant par “Anastasia Steel”. Plot twist il s’agissait en fait de son nouveau mari, qui est furieux qu’elle n’ait pas dit Anastasia Grey.

Détail insignifiant me diras-tu. Pas tellement puisqu’il s’ensuit une discussion sur le changement de nom. Anastasia explique que tous ceux avec qui elle travaille la connaissent sous ce nom, et que pour travailler, elle préférerait garder son nom de jeune fille. Mais Christian étant un grand enfant refuse que ça se passe comme ça. Quelques réflexions – ou pas – plus tard, Ana pour lui faire plaisir accepte d’être madame Grey même au bureau, alors même qu’il s’agit du nom du propriétaire de la boîte et que l’ombre de la “promotion canapé” plane désormais sur elle.

En plus d’avoir acheté la boîte, Christian passe une grande partie de son temps à proposer des voyages à sa nouvelle femme, lui intimant de ne pas travailler. De toute façon, pourquoi travaillerait-elle ? Elle n’a pas besoin de ça, puisque monsieur est riche. En plus, c’est dangereux d’aller dans son entreprise parce qu’elle est seule et une femme non protégée.

Vois-tu où je veux en venir ? Je te propose néanmoins de continuer mon propos…

LE RAPPORT AU CORPS

Autre domaine, le corps, mais seulement féminin. Ana, pendant son incroyable lune de miel est en France, à Cannes. Et comme toutes les françaises – parce que oui, en France, la pratique est nationale – elle veut faire du monokini. Christian refuse et part nager. Ana se moque de son refus et enlève le haut de son maillot de bain. En revenant sur la plage, la remarque ne manquera pas de fuser en demandant bien “ce qu’elle fout ?” avant de la cacher. Littéralement.

Au-dela de cette seule scène, rien que pour la distribution de la nudité, il y a un problème. Jamie Dornan n’est jamais, à l’écran, sans son pantalon ou peut-être pour un minuscule passage. Ca ne serait pas gênant si Dakota Johnson n’était pas constamment seins nus, voire seulement en culotte. A un moment du film, les deux amoureux se disputent et Ana qui sort de la douche va s’habiller en même temps qu’elle engueule Christian. Je te jure que c’est vrai, si tu n’as pas vu le film, elle va mette une culotte, des collants et des cuissardes avant même d’enfiler un tee-shirt ou un soutien-gorge.
J’ai rapidement fait un sondage parmi mes copines, mais personne ne s’habille comme ça. Cette scène était purement là, tournée de cette façon pour pouvoir voir au maximum l’actrice habillée a minima.

Travail, corps… Allons un peu plus loin, veux-tu ?

RIVALITÉ FÉMININE

A un moment du film, Christian offre une maison à Ana. Il a même engagé une architecte d’intérieur pour en changer la décoration. Dès l’entrée de ce personnage, qui n’est là réellement que pour ça, la jalousie emplit la scène. L’architecte drague totalement Christian, ce qui déplait à sa femme. Par un twist scénaristique (aka un coup de fil), monsieur se retire et laisse les deux femmes ensemble.

Ana va donc montrer sa supériorité sur l’architecte et la menace de la renvoyer si elle ne leur parle pas respectueusement. Bon. Soit. Mais quand l’architecte se retire pour retravailler les plans qu’elle vient de présenter, la scène se conclut sur une des phrases les plus sexistes du film :

Si tu es capable de la gérer, tu peux bien conduire ma voiture.

dit-il, en lui lançant les clés de la décapotable.

Je ne te cache pas qu’à cet instant précis, je n’ai pas su retenir un soupir exaspéré dans le cinéma. La phrase est prononcée comme une blague, mais franchement pas drôle. J’ai dit une des phrases les plus sexistes ? Oui, parce qu’il y a encore mieux !

LA CONTRACEPTION

Une des plus grandes peurs de Christian, c’est la possible grossesse de sa femme. Donc évidemment, c’est ce qu’il se passe. Suite à l’annonce de sa grossesse, Ana va se prendre des remarques les plus honteuses. Cet enfant est purement de sa faute parce qu’elle a oublié de prendre sa contraception (100% efficace je le rappelle parce que OUI, je te jure que c’est comme ça que c’est présenté). Elle aurait dû y penser, comment a-t-elle pu…?

Tellement énervé par la trahison de sa femme, Christian s’en va pour aller noyer son chagrin et sa hargne dans l’alcool avant de revenir ivre mort chez lui.

SO WHAT ?

Toutes ces petites scènes aboutissent à un film totalement anti-féministe. Oui, Ana travaille mais contre la volonté de son mec. Non, elle ne gardera pas son nom de jeune fille alors qu’elle le souhaite, simplement parce que ça dérange son mec. Dans la même veine, il trouve quelque chose à dire sur son corps comme si, après le mariage, elle n’était plus un individu, mais son bien. D’où le changement de nom, il faut bien que tout le monde soit au courant qu’elle appartient à quelqu’un…
Plus grave encore, la femme est présentée déjà comme une chose fragile qui mérite une protection totale et qui est sans cesse en danger si l’homme, ou devrais-je dire SON homme, n’est pas dans les parages.

Et puis, les voitures ne sont pas pour les femmes, qui de toute façon ne peuvent pas se conduire comme des personnes de raison avec un mec dans les parages et qui seules responsables de leur contraception, ne sont pas capables d’y faire attention, parce qu’un enfant se fait tout seul, hein ?

Même si ce dernier point est discuté dans le film et qu’Ana dit à Christian qu’ils sont tous les deux responsables, cette image véhiculée de la femme me dérange fortement. A aucun moment Christian ne devrait trouver à redire sur l’utilisation de son nom dans son travail ou sur la tenue qu’elle porte. Est-il possible qu’un film ne présente pas une femme que par le regard de son mec ?

Je trouve ça désolant qu’un film aussi grand public puisse être aussi en retard sur l’image de la femme. Mais surtout, il banalise totalement le comportement de Christian Grey qui, pour moi, est à la limite du pervers-narcissique. Il tente de contrôler la moindre parcelle de la vie de sa femme. Quand elle dit que ses amis lui manquent, il organise une fête où il réunit tout le monde : les amis d’Ana se résume ainsi à la famille de son mari puisque sont invités son frère et sa soeur ainsi que leurs conjoints.

Tout le film présente un couple bancal, avec des réflexions qui ne devraient jamais être acceptées en réalité. Faire passer ce genre de scènes à l’écran revient à banaliser encore et toujours des comportements problématiques et psychologiquement violents au lieu de les condamner.

J’ai été assez choquée de voir qu’en 2018 des scénarios comme ça existent encore. Je sais que l’histoire ne s’est jamais apparentée à de la grande littérature, et à la limite même je m’en fiche. Mais il y a une différence à faire entre un scénario pauvre et un scénario catastrophique humainement parlant.

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